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"Dis-moi ce que tu fais de ton eau, je te dirai qui tu es..." par Erik Orsenna, écrivain, membre de l'Académie Française

L'eau n'est pas seulement la première et la plus nécessaire de toutes les matières premières puisque condition sine qua non de la vie, l'eau est le reflet le plus fidèle des communautés humaines : dis-moi comment tu distribues ton eau, à qui, à quels tarifs, je te dirai dans quel type de société tu vis (tyrannique, féodale, démocratique...).

 

Au-delà de l'eau, des choix fondamentaux sont en jeu et des modes d'organisation. Une chose est certaine : le modèle français de l'eau, fondé sur la compétence mais aussi la puissance de deux ou trois grandes entreprises privées est contesté. La compétence ne suffit pas. De plus en plus, il faut expliquer, expliquer sans relâche, et faire accepter. Jamais les opportunités, pour les entreprises privées ou publiques, n'ont été si grandes. Car les « besoins essentiels » sont loin d'être remplis, même en France, et leur satisfaction est toujours menacée ne serait-ce qu'à cause des pollutions nouvelles. Il ne s'agit plus seulement pour les opérateurs de distribuer mais de protéger la ressource et pour cela d'innover sans cesse, d'inventer toujours. Il ne s'agit pas seulement d'extension des responsabilités mais de bouleversement des pratiques, notamment en matière de tarification.

 

Autre interrogation : qui va payer les opérateurs pour les tâches nouvelles ? Au-delà des deux fonctions traditionnelles, la production-distribution et l'assainissement, d'autres besoins se font jour pour protéger l'ensemble de la ressource. Pour cette responsabilité supplémentaire, réclamée par une partie croissante de la population, qui va rémunérer les opérateurs, qu'ils soient publics ou privés ?

L'eau est le reflet de nos sociétés. Narcisse, s'il s'était aimé moins, aurait tout compris du monde qui l'entourait. Dans l'eau d'aujourd'hui on peut voir de la peur (mère de l'obscurantisme) et du besoin de transparence. Depuis des millénaires, les hommes avaient été assez sages pour ne pas faire de l'eau l'enjeu de conflits graves. L'urbanisation galopante a tout changé. Dans trente ans, trois cent cinquante millions d'Egyptiens,de Soudanais et d'Ethiopiens devront se partager le Nil. Y parviendront-ils ?

 

Erik Orsenna est conseiller d'Etat honoraire, économiste, écrivain, membre de l'Académie française.

Photographie © Eric Lefeuvre